L’affaire a commencé un an plus tôt. Le trio mené par JohnnyWinter passe au Vulcan Gas Company, à Austin. Ce club anti conventionnel mêle psychédélisme flamboyant et blues véritable. Les Conqueroo y ont succédé aux 13th Floor Elevator comme groupe résident. Ce soir là, une compagnie locale, Sonobeat, doit les enregistrer live. Dans l’après-midi, les patrons de Sonobeat, Bill Josey et son frère Rim Kelley, passent au Vulcan pour d’ultimes repérages. Ils tombent sur le trio répétant sa propre prestation. Impressionnés, ils proposent d’enregistrer le groupe.
L’idée des deux frères est de capter le plus fidèlement possible ce qu’ils ont entendu. La séance est donc organisée au Vulcan mais sans public. Le groupe est placé sur la scène centrale, une poignée de micros répartie autour des trois musiciens, un dernier placé au fond de la salle afin de rendre l’écho caverneux typique de ce club construit au-dessus d’un immense réservoir. La voix et les instruments sont mixés directement sur un Ampex 354 deux pistes via une console Songbeat. Huit titres sont enregistrés dans le night-club. Ils seront complétés par deux morceaux acoustiques pour lesquels les deux frères installent Winter dans leur salon, seul avec sa National Steel.
Sonobeat sort une centaine d’exemplaires d’une démo promotionnelle des dix titres, dans une pochette papier blanc et sous le nom « The Progressive Blues Experiment ». Histoire de tester les réactions et, à l’occasion, de trouver une major intéressée.
Quand le buzz se déclenche, Sonobeat a déjà vendu les droits de l’album à Liberty Records qui n’a plus qu’à choisir une des photos réalisées par Burton Wilson pendant la session (celle où Johnny Winter tient sa National retournée comme un miroir) et à demander un coup de main à Kim Fowley, l’extravagant producteur underground, pour un re-mixage un peu plus psychédélique, histoire de mieux coller au titre, un brin opportuniste, d’un album dont le contenu, lui, est difficile à faire passer pour un cousin proche de Pink Floyd.
Bienvenue au Vulcan Gas Company.
Entrée bille en tête avec « Rollin’ And Tumblin’ ». Visiblement Winter veut marquer les esprits et son territoire. Le vieux blues de Hambone Willie Newbern (« Roll And Tumble Blues », 1929) avait déjà subi un traitement de choc lorsque Muddy Waters l’avait électrifié en 1950. Cette fois il subit les derniers outrages avec une version rugissante qui pétarade dans tous les recoins sur un tempo haletant. Des descentes de basse vertigineuses comme une virée en bobsleigh, le cœur au bord des lèvres dès les premiers virages, avec à l’arrivée les ongles incrustés dans le carénage.
Derrière ça, seule une pulsation hypnotique à la Muddy Waters pouvait prétendre tenir la route. Shannon et Turner l’installent sur le bien nommé « Tribute to Muddy » construit à partir du « Rollin’ Stone » que le maître de Chicago avait lui-même soutiré à un « Catfish Blues » dont les origines se perdent quelque part dans les marécages du Delta.
Le chemin ainsi dégagé, la reprise funky du « I Got Love If You Want It » de Slim Harpo maintient l’album sous tension par une pluie de soli tirés dans tous les coins. Winter contre Winter, voix et guitare se rendant coup pour coup.
« Bad Luck And Trouble » calme le jeu, avec Winter seul au milieu des gerbes métalliques qu’il arrache à sa National Steel. D’emblée une de ses meilleures performances acoustique toutes époques confondues, servie par un enregistrement quasi chirurgical du au magnéto demi pouce, quatre pistes - un Scully 280 - que les frères Josey ont reçu entre les prises au Vulcan et la séance solo. Harmonica doublé et couches de mandoline, le tout joué et chanté par un Winter qui traîne son accent texan à la limite de l’écorchure. Un blues psychédélique presque parfait pour ceux que ce croisement n’effraie pas.
« Help Me » invite Sonny Boy Williamson II dans la danse et remet la basse au centre du jeu pour soutenir Winter parti en vol ascensionnel, collé aux étages supérieurs de sa Fender (une douze cordes ramenées à six). Avec des breaks comme des trous d’air.
« Mean Town Blues » passe en revue le bac à riffs boogie : Harpo, Little Walter, Hooker. Comme un avant-goût de ZZ Top jusqu’à ce pont qui vire à l’acide West Coast pour ce qui est la seule trace identifiée d’un début d’expérience progressiste de l’album. Le mélange peut déconcerter mais aussi s’avérer irrésistible.
Les ombres de Robert Johnson et de Blind Willie McTell planent sur « Brown Down Engine » joué sans le moindre assaisonnement. Qui a dit que Johnny Winter n’avait pas de voix ?
Vibration blues et haute énergie rock pour « Black Cat Bone ». Une entrée en matière fougueuse. Le bottleneck chauffé à blanc et le drive d’un Uncle Red Turner déchaîné qui cravache à tour de bras jusqu’au final ventre à terre.
Retour à un calme précaire avec une version hantée d’un standard de BB King. « It’s My Own Fault » donne à l’albinos l’occasion de prendre son temps pour déballer à peu près tout ce qu’il sait faire. Picking sans faille, variété des timbres, art de la modulation. Jeu court, jeu long. Une perf de haut niveau.
Pour finir, « Forty-Four » démontre en mid tempo comment tirer l’essence d’un riff bien lancinant d’Howlin’Wolf . Idéal pour se diriger vers la sortie en chantonnant.
L’album préféré de Johnny Winter paraît-il. Pas étonnant.