Même érodée par le temps, l’intensité insufflée par le chant habité de Son House demeure suffisante pour tout de suite comprendre que c’est de çà que tout était parti, tout ce feu formidable qui a semblé d’un coup embraser la musique des années 60. D’ailleurs, à ce moment là de l’histoire, c’était peut-être mieux ainsi. Mieux pour ce public blanc, qui découvrait le blues, d’entendre un Son House dont le fer était un peu émoussé. Il n’est pas sûr, malgré toutes leurs bonnes intentions, que ces jeunes intellectuels du folk boom aient pu d’emblée supporter la véhémence de son jeu originel.
Dans se version initiale l’album produit par John Hammond et Frank Driggs contenait seulement neuf titres. Il s’agissait d’un des premiers 33 tours où le country blues pouvait retrouver sa liberté d’expression avec des titres dépassant la durée standard (ici on frôle parfois les dix minutes). Ne serait-ce que pour cette raison, aux USA en 1965, enregistrer ce disque c’était un peu l’équivalent du premier tournage d’un western en décor naturel. Et en plus, là, le personnage était totalement vrai.
Dès l’ouverture on est dans le dur avec « Death Letter », le titre mythique de Son House, celui dont il va jusqu’à livrer plusieurs versions au cours d’un même concert. Tout de suite cette impression d’entrer en pleine fièvre. Les mots fusent comme des salves, dressent une funeste guirlande, embarqués par la syncope véhémente que le chanteur assène, en frappes lourdes, au métal de son résonateur. Chaque coup ressemble à la douleur qui lance. L’émotion à l’état pur, versée à même la plaie. Un blues essentiel.
Première dédicace féminine avec « Pearline ». Après la mort, l’amour comme une renaissance. Toujours des forces qui semblent venues d’ailleurs et qui le poussent à tourmenter ses cordes, soutenues ici par la pulsation lourde du talon qu’il faut absolument aller chercher dans l’arrière plan, juste derrière la guitare, au milieu des grognements étouffés, là d’où semble sourdre l’incroyable vitalité de ce titre. Une poussée printanière presque féroce.
Autre femme, autre climat avec la longue supplique à « Louise McGhee ». Un blues sans artifice, joué comme une ascension, avec ses temps pesamment marqués. Et toujours ces cris demi étouffés qui bousculent les mots.
« John The Revelator ». Cent cinquante secondes extatiques. Certains peuvent préférer la version que Blind Willie Johnson chantait avec sa femme en 1928, mais pour tous ceux qui savent lire dans les failles mieux qu’en suivant les lignes, ce spiritual a capella constitue une expérience inoubliable. Son House, simplement soutenu par quelques frappes éparses de ses paumes de main, et qui se tient juste là, à l’exact carrefour entre le chant de Dieu et la musique du Diable, là justement où il a passé une partie de sa vie à questionner son destin.
Sur « Empire State Express », Alan Wilson - bientôt dans « Canned Heat » et qui a soutenu Son House pour ce retour – vient ajouter sa guitare en contrepoint rythmique. Les deux fonctionnent comme une dynamo. Alors plus le morceau avance, plus il semble se charger d’énergie.
Autre standard avec le sarcastique « Preachin’ Blues », chant entêté d’un Son House qui règle ses comptes avec le ciel, sa National Steel Bodyed, fouettée jusqu’à l’expiation, au rythme d’une lente procession. Un grand classique.
« Grinnin’ In Your Face » ne serait qu’un simple « Part.2 » de « John The Revelator » si Son House n’y avait substitué ces paroles amères qui viennent jeter un trouble bien terrestre sur la ferveur céleste du premier acte. Comme le symbole de ses démons intérieurs.
« Sundown », tout en slide précautionneuse, dans un fourmillement harmonique, avec ici assez de durée pour installer l’atmosphère pesante d’un soir tombant sur le Delta. Son House y explique le blues comme personne, jusque dans la simple vibration de l’air qui porte ses mots.
Pour « Levee Camp Moan » Alan Wilson vient poser cette fois son harmonica sur les riffs percutés de Son House. Un peu d’onguent sur une douleur encore vive. Un titre devenu légendaire.
L’album original se terminait sur cette évocation du terrible ordinaire du peuple noir du Mississsippi. L’hommage ultime d’un témoin ayant réussi à traverser tout cela jusqu’à nous.
Si les versions de « President Kennedy », qui reprend la ligne mélodique de son ancien « American Defense » de 1942, et de « Yonder Comes My Mother » sont du niveau des neuf titres originaux, les autres ajouts (« Pony Blues », « Downhearted Blues » et « Motherless Child ») montrent un Son House plus hésitant. Au moins permettent-ils ainsi de faire redescendre graduellement l’intensité de cette réédition. Une précaution pas forcément inutile avant de revenir sur Terre.